Croix (Les) de bois – Roland Dorgelès

La guerre des tranchées est évoquée d’une écriture faite à la fois d boue et de sang pour rendre compte des meurtrissures infligées, aussi bien morales que physiques, ou de l’horreur d’une bataille avec son cortège de gémissements, de râles, de corps déchiquetés. Dans cet univers oppressant, il y a, en dépit de la folie meurtrière, la place pour des moments de bonheur (un repas chaud, une couche de paille, du vin,…), instants précaires arrachés à la douleur. Le narrateur, Jacques Larcher, dont on sait seulement qu’il écrit, s’attache à relater les trajectoires de quelques-uns de ses camarades, parmi lesquels Gilbert Demachy et Sulphart. L’un finira mort sur le champ de bataille et l’autre connaîtra la difficile réinsertion sociale des anciens combattants, car, pour un citadin qui n’a pas connu le front, la guerre demeure insolemment abstraite ; ce qui fait dire à Sulphart, rejetant l’hypothèse de la défaite : « J’trouve que c’est une victoire, parce que j’en suis sorti vivant… »

Ce qui donne au roman toute sa valeur, c’est l’écriture précipitée qui voudrait tout dire sur cette guerre dont on ne sait pas si l’on en sortira vivant. L’enjeu premier est de rester en vie, par une succession de fragiles victoires sur la mort, qui arrachent les hommes au sort destructeur auquel tout être vivant est voué dans ce monde de saleté et de pluie qui ruisselle de façon incessante et qui s’infiltre partout. Roland Dorgelès s’est attaché non seulement à décrire la guerre dans son aspect quotidien, presque routinier, mais également dans la fidèle reconstitution des parler particuliers et des argots propres à chacun. Les Croix de bois, roman écrit en 1917, ressemble davantage à une suite d’épisodes ou de saynètes évoquant la guerre sous ses aspects les plus divers – grotesques, pathétiques et même parfois drôles -, qu’à une narration linéaire où se profilerait une histoire bien définie.

La composition romanesque est à l’image de son sujet, la guerre, qui ne laisse pas cerner par le simple individu « en situation » et qui nécessite, par conséquent, un traitement éclaté. L’atmosphère qui se dégage du roman nous donne l’impression de vivre de l’intérieur ce « chemin d croix » moderne imposé aux soldats.

Roland Dorgelès : « Ce qu’il fallait, c’était se pétrir le cœur, s’assimiler la guerre jusque dans ses poisons. Et de ces deux êtres ne plus faire qu’un : l’écrivain et le soldat. Je n’avais pas encore pensé nettement à un livre, mais sans que je l’eusse voulu, il s’édifiait de lui-même. Mais en regardant toutes ces croix dont les mains se joignaient, et tous ces jeunes hommes dont chacun portait sa plaque individuelle au cou, pour reconnaitre le cadavre, j’ai brusquement compris que, morts ou vivants, nous ne formions qu’une immense armée, sous un unique emblème : des croix de bois… Mon livre avait trouvé son nom.

Max Jacob : « Mon cher Dorgelès, Votre livre est le premier qu’on ait écrit sur la guerre pour m’émouvoir. Ici rien ne distrait du tableau intime et terrible, grossier et tragique. Il n’y a pas de chemins de fer qui coupent la fresque, ni de dames à bouquets qui adoucissent la beauté simple. Vous n’attendez pas de moi que je catalogue vos dons, la puissance de l’image. J’aime mieux vous remercier d’avoir fait un beau livre simple comme notre époque et qui m’émeut comme elle.

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