Palais (Le) des rêves – Ismaïl Kadaré

Publié en 1981 et immédiatement interdit, ce roman semble une plongée de cauchemar du totalitarisme. « Depuis longtemps, j’avais envie de construire un enfer. Je mesurais pourtant ce qu’avait d’ambitieux et même de chimérique un pareil projet à la suite des anonymes égyptiens, de Virgile, de saint Augustin et surtout de Dante… », prévient l’auteur qui, pour présenter la dictature, traite de la police de consciences.

Dans un empire qui n’est pas nommé, mais qui semble ottoman tout en ressemblant par certains côtés à une Albanie stalinienne à peine déguisée (« un des plus vastes monde : plus d’une quarantaine de nationalités, presque de toutes les confessions religieuses et toutes les races »), un jeune homme issu d’une grande lignée de serviteurs de l’Etat, Mark-Alem Quprili, a été embauché au Tabir Sarrail, sorte de ministère de la divination, le plus mystérieux de l’empire, où une armée de fonctionnaires, véritable police de l’inconscient, est chargée de recevoir, classer, interpréter les rêves de tous les habitants, même ceux d’un marchand de légumes, afin d’y déceler les signes des troubles à venir. Mission dantesque qui consiste à drainer et centraliser l’inconscient collectif de tout un pays.

Lutte pour le pouvoir, délations, emprisonnements, assassinats… Dans cette bureaucratie mystérieuse préposée à la perpétuation des tyrannies et des superstitions, la promotion de Mark-Alem dans la hiérarchie du Palais des rêves donne au lecteur une vision complète d’un système d’oppression qui redonne aux rêves l’importance qu’ils ont toujours eue, depuis la Grèce antique et l’oracle de Delphes et qui est indispensable au tyran pour éliminer ceux qui ont le mauvais oeil et pour prévenir le malheur. Fusionnant dans sa narration les légendes et les « chants interdits » des rhapsodes albanais, l’auteur saute par-dessus les siècles pour retourner à un passé chrétien d’avant l’occupation turque, évoquant le passé oublié de cette grande famille lié à un « pont aux trois arches situé en Albanie centrale, édifié, à l’époque ou les albanais étaient encore chrétiens et dans les fondations duquel on avait emmuré un homme ».

Franchissant les cercles de cet enfer Kafkaïen, Mark-Alem va être promu dans les instances concentriques de ce haut lieu de pouvoir jusqu’à en devenir le maitre tout-puissant, mais constamment hanté par la crainte d’être à son tour broyé par la bureaucratie qu’il dirige. Comme tous les autres fonctionnaires, il se pose, angoissé, la même question : « Y a-t-il un rêve à mon sujet ? » Il sait que son tour viendra, tandis que déjà fleurissent les amandiers qui orneront peut-être sa sépulture.

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