Nadja – André Breton

Cette œuvre datant de 1928 est un témoignage capital sur l’état d’esprit du surréalisme. « Dis-moi qui tu hantes… », telle est la question que se pose, au départ, l’auteur de ce livre pour tenter d’en déduire qui il est. Pour le théoricien du surréalisme qu’est André Breton, écrivain en quête d’une réalité supérieure résultant de la fusion du réel avec le rêve, le mystère du moi ne s’élucide qu’en marge de la vie banale soumise à la contrainte du travail quotidien, grâce à ces rencontres que l’on dit fortuites.

Tel jour de 1926, quelque part dans Paris, il croise une inconnue dont la fragilité, le sourire imperceptible et le curieux maquillage inachevé retiennent son attention. Nadja vient d’entrer dans son existence pour le temps bref où la jeune femme se joue pour lui des énigmes, « toujours inspirée et inspirante », avant de s’enfoncer dans la nuit. Avec l’histoire de Nadja, nous entrons dans une nouvelle phase de l’exploration du hasard objectif, l’une des plus importantes. Dès cette époque, celui-ci se manifeste de plus en plus largement dans le monde extérieur. Il ne s’agit plus cette fois du passage de quelque comète du hasard, telle que la jeune fille du quartier Saint-Germain évoquée dans Les Pas perdus, qu’une aura trop imaginaire rattache directement à un monde fantastique dans l’esprit des surréalistes. Nadja habite réellement Paris. Son identité est connue de Breton qui la voit tous les jours, et chacun de ces jours l’aperçoit en tête à tête avec le mystère. Sa situation sociale est si terriblement précise qu’un psychiatre n’hésiterait pas à l’identifier comme une folle menant hors de l’asile une vie de bohème, délirante. Peut-être les précédents météores n’auraient-ils pas résister à de telle vérifications d’identité. Avec Nadja, il en a tout autrement : c’est au sein de cette identité bassement repérable qu’elle se révèle quand même un fantôme, comme Breton se sent lui-même un fantôme.

Il faut bien en revenir aux premières lignes où Descartes, se demande : « Qui suis-je ? » Sa réponse : « Tout ne reviendrait-il pas à savoir qui je hante ? » Breton s’adresse aussi à Nadja pour lui demander : « Qui êtes-vous ? » Et celle-ci sans hésiter trouve réponse à hauteur de cette question : « Je suis une âme errante ». Ainsi se produit dès l’origine de ce récit une rupture préalable des limites de la condition humaine. Si Breton espère atteindre le « point suprême », c’est parce que d’abord il a senti passer en lui le cour d’une vie qui le relie d’ores et déjà aux mondes occultes. Le terrain d’élection où poussent comme des fleurs de rêve les fantômes, ce sont bien moins les ruines de Paris et des vieux châteaux que les hommes vivant qui s’y aventurent.

Les photographies dont le livre est constellé contribuent avec forces à cette intégration de la banalité dans le fantastique. Le fantôme qui est dessiné en filigrane à chaque page de Nadja devient le troublant symbole du moi le plus secret, du narcissisme, du double, des puissances nocturne de l’âme, de la mort, de l’immortalité, de l’au-delà, bref de tout ce que l’on a coutume de chasser de sa pensée.

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