Monsieur des Lourdines – Alphonse de Chateaubriant

Timothée des Lourdines mène dans son château poitevin du Petit-Fougeray la vie de gentilhomme campagnard, aisée et retirée qu’ont connue ses pères. Cordial et avenant pour ses tenanciers et ses domestiques, qui le jugent brave homme et sans fierté, il fréquente peu ses pairs auprès de qui il fait figure de vieil original. Réputation méritée lorsqu’on connait ses deux grandes passions : l’amour de la forêt (il panse les blessures des arbres et son chien ne chasse que les champignons), et le violon. Tandis que sa femme malade se couche de bonne heure, il s’en va dans la partie inhabitée du château improviser sur son violon des mélodies faites d’espérances, de souvenirs heureux, d’hommage à la nature, et de plaintes douloureuses.

Anthème, son fils, enfant trop gâté, a commencé de bonne heure à mener la grande vie à Paris. Il achète des pur-sang, se ruine aux courses ou au baccara. Ses parents ont dû payer deux cent mille francs de dettes criardes. Apprenant la légèreté et l’inconscience de son fils, Mme des Lourdines a été frappée d’hémiplégie. Le seul vœu du châtelain est de faire revenir l’héritier du nom au domaine. Il le formule avec anxiété, quand survient l’événement qui va bouleverser la destinée des Lourdines. Un usurier réclame six cent mille francs de dettes accumulées par Anthème. La somme est énorme, mais l’honneur commande au vieil hobereau d’épargner à son fils la prison pour dettes. Il vendra tout : terre et métairies, chevaux ; il renverra les domestiques, même les plus anciens et les plus fidèles. Encore doit-il cacher cette ruineuse opération à sa femme. Mais en vain ; lorsqu’elle sait tout, Mme des Lourdines est foudroyée d’une attaque de paralysie. Anthème arrive pour la voir mourir. Ce fils indigne, qui ne connait pas le chiffre de ses dettes et ignore du même coup les sommations de l’usurier, s’ennuie vite au château.

M. des Lourdines, torturé à l’idée qu’il pourrait retourner à Paris, et que ce qui peut survivre du domaine sera englouti, tente une épreuve naïve et poétique. Il conduit Anthème sur un sommet d’où l’on découvre les campagnes à l’entour, et s’efforce de le toucher en lui contant les suggestions des forêts et des champs. Peine perdue. Devant tant d’insensibilité, le hobereau s’emporte enfin et révèle la vente prochaine du patrimoine, le désastre qui menace. Anthème, ému, pleure et demande pardon. Un sincère repentir le prend, il ne peut résister aux adieux du vieux domestique congédié, et devine, tardivement, qu’il a causé la mort de sa mère. Un soir, pistolet en main, hanté par un morne désespoir, il gagne la partie inhabitée du château pour y mettre fin à ses jours. Mais à mesure qu’il approche de la chapelle abandonnée, il entend un hymne étrange. Il aperçoit son père qui joue du violon. Le maitre des Lourdines est transfiguré, comme en extase. Anthème comprend que son propre rachat est l’objet de cette cantate, il prend soudain conscience du lien mystérieux qui unit un père à son fils. Il pleure encore, mais cette fois, il est sauvé, et pour lui-même, et pour son père, et pour ce qui restera des Lourdines.

Plusieurs thèmes s’entrecroisent dans Monsieur des Lourdines : les uns sont assez banals, presque dignes du feuilleton : déchéances du fils de famille perverti par la capitale, décadence de la vieille noblesse rurale, retour de l’enfant prodigue. Les autre sont plus subtils : force et faiblesse de l’amour paternel, salut de l’homme par la musique. Mais c’est surtout la façon dont Chateaubriant a su exalter à travers eux la puissance transfiguratrice de la forêt qui a fait le succès de ce roman. Le « mysticisme naturaliste » qui après La Brière est discrètement incarné par le personnage du vieux gentilhomme puisant sa grandeur dans les « harmonies naturelles ». Ainsi Monsieur des Lourdines s’apparente à toute une tradition qui, par-delà les romantiques rejoint le XVIIIe siècle.

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