De la vieillesse – Cicéron

 » Ce fardeau qui nous est commun à tous les deux, cette vieillesse qui déjà nous presse ou au moins nous menace, je veux l’alléger pour vous et pour moi…  » : l’orateur et écrivain latin Cicéron a 63 ans quand il dédie à son ami Atticus, 66 ans, un dialogue imaginaire entre un célèbre notable romain, Caton le censeur (83 ans) et deux jeunes gens, Laelius et Scipion. Ceux-ci s’étonnent en effet de voir ce vieillard supporter allègrement un âge qui pour d’autres est  » plus pesant que l’Etna « . L’ouvrage évoque les quatre principaux handicaps qui sont liés à la vieillesse : l’éloignement de la vie professionnelle, les infirmités, la privation des plaisirs et, surtout, la peur de mourir.

Tous ces handicaps peuvent être aisément surmontés selon Cicéron. S’appuyant sur d’illustre exemple – Solon, Sophocle ou Platon – , l’écrivain met en évidence le rôle de guide et de conseiller des sages vieillards auprès des jeunes , rôles qui devraient les consoler de leur inactivité sur le plan professionnel : il insiste sur l’importance que peuvent avoir les travaux de l’esprit, car  » si trop d’exercice alourdit le corps, l’âme n’en devient que plus légère « , ainsi que sur les joies réservées à l’homme désormais affranchi des passions – délices de la conversation ou de la vie des champs par exemple.

Quant à la mort,  » si elle anéantit notre âme, pourquoi s’en inquiéter ? Si au contraire elle doit la conduire dans un lieu où elle sera éternelle, ne faut-il pas la souhaiter ?  » Que l’on déplore la mort d’un jeune homme  » flamme ardente qu’on étouffe à force d’eau « , c’est tout naturel, mais pourquoi pleurer sur un  » feu qui s’éteint faute d’aliment  » ? D’autant qu’en s’exprimant par la bouche de Caton, Cicéron se dit convaincu de l’immortalité de l’âme.

Comme toujours, l’orateur, habitué des prétoires, cherche à convaincre par des images suggestives autant que par le raisonnement. Mais ici la rhétorique cède le pas à la confidence chaleureuse. Cicéron met toute sa sincérité et son amour de la vie dans ce texte où passe une réelle émotion – nostalgie passagère à propos de la perte de l’éloquence ou mort d’un fils, ou émerveillement face à la nature.

Extrait 1

Caton : Vous semblez vous émerveiller, Scipion et Lélius, d’une chose bien normale en vérité. Certes, tous ceux qui ne puisent pas en eux les ressources nécessaires pour vivre dans le bonheur trouveront exécrables tous les âges de la vie. Mais quiconque sait tirer lui-même l’essentiel ne saurait juger mauvaises les nécessités de la nature. Et la vieillesse, assurément, en fait partie ! Tous les hommes souhaitent y parvenir mais, une fois vieux, ils se lamentent. Voilà bien l’inconséquence de la sottise ! Ils se plaignent qu’elle soit arrivée plus furtivement qu’ils le l’auraient cru. Qui les a forcés à se tromper ainsi ? Et par quel prodige la vieillesse succèderait-elle plus vite à l’adolescence que cette dernière ne succède à l’enfance ? Enfin pourquoi, diable, la vieillesse serait-elle moins pénible à celui qui vit huit cents ans qu’à celui qui se contente de quatre-vingt ? Une fois que le temps a passé, si long soit-il, rien ne consolera plus une vieillesse idiote…

Extrait 2 – Que reproche-t-on à la vieillesse ?

Ceux qui dénie à la vieillesse la capacité de prendre part aux affaires ne prouvent donc rien. C’est comme s’il disaient que, sur un bateau, le pilote se repose, tranquillement assis à l’arrière, appuyé à la barre, pendant que les autres grimpent aux mats, s’affairent sur le pont ou vide la sentine. En vérité, si la vieillesse n’est pas astreinte aux mêmes tâches que la jeunesse, à coup sûr, elle fait plus et mieux. Ce ne sont ni la force, ni l’agilité physique, ni la rapidité qui autorisent les grands exploits ; ce sont d’autres qualités, comme la sagesse, la clairvoyance, le discernement. Qualités dont non seulement la vieillesse n’est pas privée, mais au contraire peut tout spécialement se prévaloir.

Extrait 3 – Le fil du souvenir

Et les jurisconsultes ? Les pontifes ? Les augures ? Les philosophes ? Sans doute sont-ils vieux mais quelle mémoire ! D’ailleurs les vieillards l’entretiennent d’autant mieux qu’ils demeurent intellectuellement actifs. C’est aussi vrai pour les hommes publics, les hommes célèbres que pour les particuliers paisibles et sans ambitions. Alors qu’il était fort vieux, Sophocle écrivait encore des tragédies. A cause de cela, on le suspecta de négliger ses affaires familiales et ses fils le traduisirent en justice. Comme il est courant à Rome, d’enlever aux pères jugés incapables l’administration de leurs bien, ils voulaient que les juges, prenant acte de sa déraison, l’empêchent de gérer son patrimoine. On raconte alors que le vieillard, lisant à ces derniers la pièce qu’il venait d’écrire – Œdipe à Colone -, leur demanda si, à leurs yeux, c’était là l’œuvre d’un débile. Et c’est après cette lecture que les juges décidèrent de l’acquitter.

Extrait 4 – Les Forces de l’âge

Le manque de vigueur. C’est le deuxième inconvénient supposé de la vieillesse. J’avoue ne point ressentir ce manque ; pas plus qu’adolescent je ne regrettais de ne pas posséder la force du taureau ou de l’éléphant. Il faut se servir de ce que l’on a et, quoiqu’on fasse, le faire en fonction de ses moyens. Quelle paroles plus navrante que celle de Milton de Crotone ! Devenu vieux, et observant sur le stade de athlètes à l’entraînement, voilà qu’il regarde ses propres biceps et qu’il s’écrie en pleurant  » Hélas, les miens sont maintenant fichus !  » Ce ne sont pas seulement tes biceps, imbéciles, mais toi-même ! Car ce n’est pas à toi mais à tes biceps et à tes abdominaux, que tu devais ton renon. On chercherait en vain une pensée de ce genre chez Sextus Aelius, ou, bien des années avant lui, chez Tibérius Coruncanius ou, plus récemment chez Publius Crassus. En formulant des règles de droit pour leurs concitoyens, ceux-là sont restés clairvoyants jusqu’à leur dernier souffle.

Extrait 5 – La vieillesse serait sans forces ?

Appius, devenu vieux et aveugle, avait la charge de quatre fils dans la force de l’âge, de cinq filles, d’une grande maison et d’une vaste clientèle. Il gardait l’esprit tendu comme la corde d’un arc et ne l’abandonnait pas languissamment à la vieillesse. Non seulement il avait gardé intact son prestige mais il maintenait son autorité sur les siens. Ses esclaves le craignaient, ses enfants le respectaient mais tous le chérissaient. Dans sa maison, tradition et autorité paternelle demeuraient la règle.

La vieillesse n’est honorée que dans la mesure où elle résiste, affirme son droit, ne laisse personne lui voler son pouvoir et garde son emprise sur les siens jusqu’à son dernier souffle. j’aime découvrir de la verdeur chez le vieillard et des signes de vieillesse chez l’adolescent. Celui qui comprendra cela vieillira peut-être dans son corps, jamais dans son esprit.

Extrait 6

N’oubliez pas, cependant, que tous les éloges que je fais de la vieillesse s’adressent à celle dont les atouts remontent à l’adolescence. Comme je l’ai dit un jour avec l’assentiment de tous, il est évident qu’une vieillesse réduite à plaider sa propre cause serait pitoyable. Les cheveux blancs ne confèrent pas, à eux seuls, une soudaine respectabilité. Celle-ci n’est jamais que la récompense d’un passé exemplaire.

Voici certaines marques de respect qui peuvent paraître frivoles mais qui ont pour nous leur prix : on nous rend visite, on recherche notre compagnie, on s’écarte sur notre passage, on nous cède la place, on se lève en notre présence, on nous escorte, on nous consulte et on nous accompagne… Bien sur, ces hommages sont d’autant mieux observés, à Rome ou ailleurs, qu’ils correspondent aux usages. Lysandre se plaisait à dire qu’aucun endroit n’était plus favorable à la vieillesse qu’à Sparte, son pays. Nulle part ailleurs on ne réserve autant d’égards au vieillards, nulle part on ne les honore aussi bien. Mieux encore : on raconte qu’à Athènes, pendant les jeux, un vieillard, qui était entré dans le théâtre bondé et à qui ses concitoyens n’avait pas laissé de place, s’était lors dirigé vers la délégation lacédémonienne qui occupait un espace réservé. Aussitôt, tous s’étaient levé pour lui faire place tandis que la foule applaudissait à plusieurs reprises. Un des Lacédémoniens déclara alors que si les Athéniens connaissaient les usages, ils répugnaient à s’y conformer. L’une des plus belles traditions de votre collège, celui des augures, illustre d’ailleurs notre propos : on y recueille d’abord les avis des plus âgés avant de consulter ceux qui sont dans un rang plus élevé et même ceux qui détiennent le pouvoir véritable.

Extrait 7 – Les grincheux et les autres

On entend dire encore que les vieillards sont d’humeur acariâtre, tourmentés , irascibles et grincheux – et même avares, en cherchant bien. Mais ce sont là des défauts inhérents à chaque individu, pas à la vieillesse. La mauvaise humeur et les autres travers que j’ai cité sont d’ailleurs relativement excusables. Injustifiés, certes, mais compréhensible. On se croit méprisé, déprécié, tourné en ridicule. De plus, un corps affaibli vous rend plus vulnérable encore à ces atteintes. Il n’empêche qu’un caractère solide et de bonnes habitudes permettent d’atténuer ces inconvénients. Il en va dans la vie comme au théâtre lorsqu’on pense, par exemple, aux deux frères des Adelphes de Térence : quelle acrimonie chez l’un ! Quelle urbanité chez l’autre ! C’est ainsi. Tout comme le vin, le caractère ne s’aigrît pas forcément avec l’âge. Il me plait que la vieillesse soit grave, mais avec mesure, comme pour tout. Je n’accepte pas qu’elle soit renfrognée. Quant à l’avarice des vieillards, je la comprend mal. N’est-il pas déraisonnable, quand la route à faire diminue, de vouloir augmenter son viatique ?

Extrait 8 – Devant la mort

Reste la quatrième raison de redouter la vieillesse, celle qui désole et accable particulièrement les gens de mon âge : l’approche de la mort. Elle est incontestable. Mais comme il est pitoyable le vieillard qui, après avoir vécu si longtemps, n’a pas appris à toiser la mort de haut ! Il faut soit la mépriser complètement, si l’on pense qu’elle entraine la disparition de l’âme ; soit la souhaiter si elle confère à cette âme son immortalité. Il n’y a point d’autre alternative.

Pourquoi craindrais-je la mort si, après elle, je ne suis pas plus malheureux et peut-être plus heureux ? D’ailleurs, qui peut être sûr, même jeune, d’être encore vivant le soir même ? Mieux encore : les jeunes courent plus que nous le risque de mourir. Ils tombent plus facilement et plus gravement malades ; ils sont plus difficiles à soigner. Aussi sont-ils peu nombreux à parvenir à la vieillesse. S’il en allait autrement, le monde vivrait mieux et plus raisonnablement puisque l’intelligence, le jugement et la sagesse sont l propre des vieillards, sans lesquels il n’y aurait jamais eu de cités.

Extrait 9 – Devant la mort (suite)

Pythagore interdit que l’on quitte son poste – c’est-à-dire la vie – sans l’ordre formel du commandant en chef qui vous l’a assigné – c’est-à-dire Dieu. Dans son épitaphe, le sage Solon déclare, lui, qu’il ne souhaite pas mourir sans être salué par la douleur et les larmes de ses amis. En somme, il a envie, me semble-t-il, d’être aimé des siens. Je préfère nettement Ennius :

Que personne ne m’honore de ses larmes, que nul ne pleure sur ma tombe !

A ses yeux, on ne devait pas s’affliger de la mort puisqu’elle ouvrait sur l’immortalité.

Il peut arriver que l’on ressente une certaine appréhension au moment de mourir, mais cela dure peu. Après la mort, ou bien il n’y a rien, ou bien cette appréhension se change en béatitude. Et c’est dès l’adolescence qu’il convient de se préparer au mépris. Sans cette préparation aucune sérénité n’est possible. Chacun de nous doit mourir, en effet ; aujourd’hui même peut-être. Mais avec l’obsession de la mort qui peut survenir à toute heure, comment garder l’esprit calme ?

Extrait 10 – Ce que je pense de la mort

Pourquoi hésiterais-je à vous dire tout ce que je pense de la mort ? Je suis d’autant mieux placé pour la comprendre que je m’en rapproche. Je suis sûr que vos pères, le tien, Scipion et le tiens, Lélius, ces hommes admirables qui furent mes amis, vivent encore et de cette vraie vie qui, seule, mérite ce nom. Enfermés que nous sommes dans la prison de notre corps, nous accomplissons en quelque sorte une mission nécessaire, une tâche ingrate : car l’âme, d’origine céleste, a été précipitée des hauteurs où elle habitait et se trouve comme enfouie dans la matière. C’est un lieu contraire à sa nature divine et éternelle. Je crois que les dieux immortels ont distribué les âmes dans des corps d’hommes pour aider ceux -ci à imiter l’ordre céleste en choisissant la fermeté morale et l’esprit de mesure.

Extrait 11 – Et l’âme ?

Vous voulez savoir ma conviction, mon sentiment ? La substance qui englobe une vive intelligence, une vaste mémoire du passé, une solitude prescience de l’avenir, tant de talents, de savoirs et de découvertes ne saurait être mortelle. L’âme est toujours en mouvement : celui-ci n’a pas de commencement – l’âme est son propre moteur – et il n’aura pas de fin car l’âme ne se quittera pas d’elle même. En outre, puisque l’âme est homogène par nature, qu’elle ne contient pas d’élément étranger disparate, elle ne peut être fractionnée. Or sans fractionnement pas de mort possible.

Et puis nous avons la preuve que les hommes savent l’essentiel de ce qu’il doivent savoir avant même de naître. Confronté à des études difficiles, les enfants acquièrent si vite tant de connaissances qu’ils semblent non point apprendre pour la première fois, mais s’en souvenir. C’est à peu près ce que dit Platon.

Extrait 12 – Derniers mots de Cyrus l’Ancien

 » Mes très chers fils, ne croyez pas, quand je vous aurai quittés, que je ne serai plus rien et que je disparaîtrai. Tant que j’étais parmi vous, vous ne discerniez pas mon âme mais vous compreniez par mes faits et gestes, qu’elle était dans mon corps. Demeurez certains de son existence, même si rien ne la rend plus visible.

Les grands hommes, après leur mort, ne seraient pas si durablement vénérés s’il n’émanait de leur âme quelques chose qui entretient leur souvenir. Je n’ai jamais pu croire que l’âme, vivante tant qu’elle habitait le corps, mourût en le quittant ; ni qu’en s’évadant du corps d’un insensé elle resta insensée. Je crois au contraire que, dégagée de son enveloppe charnelle, redevenue pure et homogène, l’âme redevient sage. D’ailleurs lorsque le corps se désagrège, après la mort, on voit bien d’où venaient et où retournent les éléments dont ils étaient constitué. L’âme seule, qu’elle soit ou non présente, ne se montre jamais.

Vous constatez en outre, que rien ne ressemble autant à la mort que le sommeil. Et l’âme du dormeur manifeste clairement sa nature divine : au repos, relâchée, celle-ci prévoit souvent l’avenir. Cela nous donne une idée de ce qu’elle deviendra le jour où elle sera totalement libérée de sa prison corporelle. Si ce que je crois est vrai, ajouta-t-il, alors honorez-moi comme un dieu. Si l’âme, en revanche, meurt avec le corps, c’est en vénérant les dieux, organisateurs et gardiens de l’univers, qu’en bon fils vous cultiverez mon souvenir. « 

Chapitre 13 – En conclusion

Qu’y-a-t-il donc de positif dans la vie ? N’offre-t-elle pas surtout des épreuves ? A coup sûr, elle comporte bien des avantages mais, quoiqu’en soit , il n’en reste à la fin que la satiété et le terme. Je n’ai pas envie de me lamenter sur la mort comme l’on souvent fait certains, y compris parmi les sages ; je ne vais pas nom plus regretter d’avoir vécu puisque, ma vie en témoigne, je n’ai pas été inutile. D’ailleurs, je quitte la vie non point comme on sort de chez soi mais ainsi qu’on sort d’une auberge où l’on a été reçu. La nature, en effet nous offre un gîte provisoire et non un domicile. Ô, comme sera belle la journée où je partirai rejoindre, là-bas, cette assemblée divine que forment les âmes ; où je quitterai le tumulte et le boueux chaos d’ici-bas ! Alors je retrouverai non seulement tous les hommes dont j’ai parlé ici, mais surtout mon cher Caton, le meilleur de tous, le fils le plus aimant et le plus respectueux. C’est moi qui ai brûlé son corps alors que c’est lui qui aurait dû brûler le mien. Mais son âme ne m’a pas abandonné ; elle veille sur moi depuis ce lieu où elle sait que je dois me rendre. On m’a vu accepter courageusement mon deuil ; ce n’était point résignation de ma part. J’étais seulement réconforté à l’idée que la séparation et l’éloignement seraient de courte durée.

Voilà, sur la vieillesse, tout ce que j’avais à vous dire. Je vous souhaite d’y parvenir pour vérifier, par vous-même, le justesse de mes paroles.

pour ceux qui veulent voir la vidéo de cette page : cliquez sur le liens ci-dessous

 » De la vieillesse « 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Un site Web propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

Créez votre site Web avec WordPress.com
Commencer
%d blogueurs aiment cette page :